Comment la Norvège a transformé son pétrole en un fonds de 2 000 milliards de dollars qui pourrait ne jamais s'épuiser - 3

Quand on pense à la Norvège, on imagine généralement des paysages enneigés, de longs hivers, des fjords, des aurores boréales dansant dans le ciel sombre et des histoires de Vikings. La Norvège est plus souvent connue comme l’un des pays les plus heureux au monde que comme une puissance financière. Pourtant, derrière cette image de calme et de confort se cache l’une des institutions financières les plus puissantes de la planète.

Lorsque la Norvège a découvert du pétrole en mer du Nord en 1969, le pays a été confronté à une question qui préoccupe de nombreuses nations riches en ressources. Comment utiliser cette richesse soudaine sans nuire à l’économie ni léser les générations futures ?

La réponse de la Norvège n’a pas été la rapidité ou l’ampleur, mais la retenue. Au fil du temps, ce choix a conduit à la création d’une institution financière qui figure aujourd’hui parmi les investisseurs les plus puissants au monde.

Aujourd’hui, le Fonds de pension gouvernemental mondial vaut plus de 21 200 milliards de couronnes norvégiennes, soit plus de 2 000 milliards de dollars, ce qui représente près de la moitié du PIB de l’Inde.

Il ne s’agit pas seulement d’une réserve d’argent provenant du pétrole. C’est un moteur financier à long terme conçu pour soutenir l’économie norvégienne bien après la fin de la production pétrolière.

POURQUOI LE FONDS A-T-IL ÉTÉ CRÉÉ ?

Les revenus pétroliers ont rapidement transformé l’économie norvégienne après la découverte d’importantes réserves offshore. La croissance s’est accélérée et les recettes publiques ont fortement augmenté. Mais les décideurs politiques étaient également conscients des risques. Les prix du pétrole sont volatils et le pétrole lui-même est une ressource limitée.

Afin d’éviter les fluctuations brutales de l’économie et de protéger la richesse nationale, la Norvège a très tôt décidé que les revenus pétroliers devaient être utilisés avec prudence. En 1990, le Parlement a adopté une loi visant à créer ce qui est devenu plus tard le Fonds de pension gouvernemental mondial.

Le premier transfert vers le fonds a été effectué en 1996, lorsque le gouvernement a commencé à enregistrer des excédents constants provenant des recettes pétrolières.

L’objectif était clair. La richesse pétrolière serait épargnée et investie afin que les générations actuelles et futures puissent en bénéficier, même après le déclin de la production de pétrole et de gaz.

POURQUOI L’ARGENT EST INVESTI À L’EXTÉRIEUR DE LA NORVÈGE

Une décision clé a été de placer l’intégralité du fonds à l’étranger. Cela a permis d’éviter des dépenses excessives dans le pays et de réduire la pression sur les prix, les salaires et la monnaie.

En conséquence, le fonds est devenu un investisseur mondial. À la fin de 2025, il comptait des investissements dans 68 pays et plus de 10 200 participations individuelles.

Le fonds détient aujourd’hui près de 1,5 % de toutes les actions des sociétés cotées en bourse dans le monde, ce qui lui permet de profiter de la croissance mondiale plutôt que des seuls cycles nationaux.

CE QUE LE FONDS DÉTIENT AUJOURD’HUI

Portefeuille d’investissement (Source : Norges Bank Investment Management)

Les actions constituent l’épine dorsale du fonds. Elles représentent environ 71 % de sa valeur totale, soit plus de 15 100 milliards de couronnes norvégiennes.

Ces investissements en actions couvrent environ 7 200 entreprises dans 60 pays, ce qui permet au fonds de détenir de petites participations dans des entreprises de différents secteurs et régions.

Les investissements à revenu fixe représentent environ 26,5 % du portefeuille, pour une valeur d’environ 5 600 milliards de couronnes norvégiennes. Il s’agit notamment d’obligations émises par des gouvernements et des entreprises de 48 pays, qui offrent un revenu stable et un risque moindre par rapport aux actions.

Le fonds détient également des actifs immobiliers. Il possède 1 389 investissements immobiliers dans 14 pays, d’une valeur d’environ 372 milliards de couronnes norvégiennes. En outre, il a investi dans des projets d’infrastructures d’énergie renouvelable dans cinq pays, bien que cela ne représente qu’une petite partie du portefeuille global.

C’EST L’INVESTISSEMENT, ET NON LE PÉTROLE, QUI A STIMULÉ LA CROISSANCE

Croissance au fil des ans (Source : Norges Bank Investment Management)

Les revenus du pétrole et du gaz continuent d’être transférés vers le fonds, mais ils ne constituent plus la principale source de sa croissance. Les rendements des investissements représentent désormais plus de la moitié de la valeur totale du fonds.

Le graphique à long terme du fonds le montre clairement. Après des débuts modestes à la fin des années 1990, le fonds a franchi le cap du trillion de couronnes norvégiennes au milieu des années 2000, a atteint environ 5 trillions en 2013, puis a connu une forte croissance au cours de la dernière décennie.

Malgré les fluctuations du marché, sa valeur a dépassé les 20 000 milliards de couronnes norvégiennes en 2024 et a continué à augmenter en 2025.

Cette croissance reflète une exposition constante aux marchés boursiers mondiaux, les revenus des obligations, les revenus locatifs de l’immobilier et les rendements des actifs d’infrastructure à long terme. La stratégie a été large, patiente et délibérément peu spéculative.

LA RÈGLE QUI LIMITE LES DÉPENSES

L’approche de la Norvège en matière de dépenses du fonds est aussi rigoureuse que sa stratégie d’investissement. Chaque année, le gouvernement n’est autorisé à utiliser qu’une petite partie de la valeur du fonds, même si cela représente encore près d’un cinquième du budget national.

Les responsables politiques de tous les partis se sont mis d’accord sur une règle budgétaire qui limite les dépenses au rendement réel attendu du fonds, estimé à environ 3 % par an. Cela signifie que le capital lui-même reste intact, tandis que seuls les rendements sont utilisés pour financer les services publics.

Concrètement, cela permet au gouvernement de dépenser davantage en période de ralentissement économique et moins en période de conjoncture favorable. Les excédents budgétaires sont versés au fonds, tandis que les déficits peuvent être couverts par celui-ci, ce qui permet de lisser les cycles économiques sans épuiser l’épargne à long terme.

Une gouvernance claire a contribué à protéger le fonds des pressions politiques à court terme. La responsabilité globale incombe au gouvernement et au parlement norvégiens, qui décident du niveau de risque que le fonds doit prendre et approuvent les changements majeurs de stratégie.

Les décisions d’investissement quotidiennes sont prises par Norges Bank Investment Management, qui opère sous mandat du ministère des Finances. Cette structure garantit un contrôle démocratique tout en maintenant les décisions opérationnelles proches des marchés financiers plutôt que des cycles électoraux.

PLANIFIER L’AVENIR APRÈS LE PÉTROLE

La Norvège accepte que ses réserves de pétrole finiront par s’épuiser. Ce qui importe, c’est que la richesse nationale ne disparaisse pas avec elles. En constituant un portefeuille d’investissement diversifié et mondialisé et en limitant les dépenses annuelles, le pays a transformé des revenus temporaires tirés des ressources naturelles en une base financière durable.

Même si la production pétrolière diminue fortement au cours des prochaines décennies, le fonds devrait continuer à générer des rendements qui soutiennent l’éducation, les soins de santé, les infrastructures et les retraites. Pour une petite population, cette planification à long terme a transformé le pétrole d’une manne éphémère en une base économique permanente.

L’expérience de la Norvège montre que les ressources naturelles ne garantissent pas à elles seules la prospérité. La véritable différence réside dans la patience et la prudence avec lesquelles cette richesse est gérée, ainsi que dans la volonté de protéger les intérêts des citoyens qui ne sont pas encore nés.

– Fin

Publié le :

9 février 2026