
En 2016, six jeunes militants, les Jeunes Amis de la Terre Norvège et Greenpeace Nordic ont intenté un procès au gouvernement norvégien pour empêcher de nouveaux forages pétroliers dans l’Arctique. L’argument central de ce qui est devenu l’affaire « People vs. Arctic Oil » était simple mais puissant : approuver davantage de combustibles fossiles en pleine crise climatique viole la Constitution norvégienne, le droit international et les droits fondamentaux des citoyens.
Cette affaire est devenue la première du genre en Norvège. Après des années d’audiences et d’appels, elle a franchi toutes les étapes des tribunaux nationaux. Bien que les juges aient reconnu que les forages pétroliers avaient de graves conséquences sur le climat, la Cour suprême de Norvège a finalement refusé d’annuler les permis. Les options juridiques nationales ont été épuisées.
Mais le combat ne s’est pas arrêté là.
L’affaire a été portée devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), l’institution chargée de protéger les droits de 700 millions de personnes dans 46 pays. Pour la première fois, la Cour est invitée à décider si la décision d’un gouvernement d’accroître sa production de pétrole et de gaz viole les droits de l’homme : les droits à la vie, à la santé et à un environnement sûr. Cette décision sera rendue le 28 octobre.
Il ne s’agit pas seulement de la Norvège. La Cour a qualifié cette affaire d' »affaire à impact potentiel », indiquant que le résultat pourrait créer un puissant précédent bien au-delà de la Scandinavie. Si les juges donnent raison aux activistes et à Greenpeace Nordic, la politique énergétique de toute l’Europe pourrait être remaniée en établissant que les gouvernements ne peuvent pas approuver de nouveaux projets de combustibles fossiles sans tenir compte de leur impact sur le climat.
Le nouveau chapitre : Cour d’appel de Borgarting
Avec Nature et Jeunesse Norvège, Greenpeace Nordic a continué à contester la décision du gouvernement d’approuver de nouveaux gisements de pétrole et de gaz. Suite à une victoire partielle de la Cour suprême dans l’affaire People vs. Arctic oil, la Cour d’appel de Borgarting est actuellement saisie d’une nouvelle affaire concernant le climat. La Cour doit décider si le ministère norvégien de l’énergie a agi légalement en donnant son accord pour trois grands projets en mer du Nord sans évaluer l’impact des projets sur le climat, comme l’exige la décision de la Cour suprême. En première instance, le tribunal de district d’Oslo a estimé que les autorisations étaient illégales.
Ce qui rend cette étape si importante, c’est que la Cour d’appel a demandé des éclaircissements à la Cour de l’AELE – l’organe qui interprète la législation de l’Espace économique européen, y compris les règles auxquelles la Norvège a adhéré. La question était cruciale : lors de l’évaluation de l’impact environnemental des nouveaux projets pétroliers, les gouvernements doivent-ils également évaluer l’impact des émissions de gaz à effet de serre produites lors de la combustion de ce pétrole et de ce gaz ?

Deux avis consultatifs qui font date
Le 21 mai 2025, la Cour de justice de l’AELE a rendu sa réponse. Les juges ont été clairs : les émissions provenant de la combustion du pétrole et du gaz extraits dans le cadre d’un projet et vendus à des tiers sont des « effets » de ce projet au sens de la directive sur l’évaluation des incidences sur l’environnement (EIE).
Cet arrêt met à mal la principale défense du gouvernement. La Norvège avait fait valoir que seules les incidences directes de l’extraction et de la production devaient être évaluées, et non les émissions beaucoup plus importantes libérées lors de la combustion du combustible. La Cour a rejeté cette position.
Tout aussi important, la Cour de l’AELE a déclaré que les tribunaux nationaux doivent, dans la mesure du possible, éliminer les conséquences illégales de l’absence d’une évaluation appropriée. En d’autres termes, si des projets ont été approuvés sans que les émissions en aval aient été pleinement prises en compte, ce manquement ne peut pas être simplement ignoré.
Deux mois plus tard, un autre développement positif est intervenu. En juillet 2025, la Cour internationale de justice (CIJ), la plus haute juridiction du monde, a rendu son tout premier avis consultatif sur le changement climatique. La CIJ a été sans équivoque : Les États ont l’obligation juridique contraignante d’empêcher les activités menées à l’intérieur de leurs frontières – notamment par l’octroi de licences d’exploration et de production de combustibles fossiles – de causer des dommages climatiques, tant au niveau national qu’à l’étranger. Elle a également confirmé que le fait de ne pas agir conformément à la science du climat peut constituer une violation du droit des droits de l’homme.
Cet avis revêt une importance considérable pour l’affaire « People vs. Arctic Oil ». La Norvège est l’un des plus grands exportateurs de pétrole et de gaz au monde. En approuvant l’exploitation de nouveaux gisements, elle contribue sciemment aux émissions mondiales qui nuisent au climat, non seulement en Norvège, mais dans le monde entier. La CIJ vient de confirmer qu’un tel comportement n’est pas seulement irresponsable, il peut aussi être illégal.

Vue d’ensemble
Depuis le lancement de l’affaire People vs Arctic Oil en 2016 jusqu’au revers devant la Cour suprême en 2020, les militants n’ont cessé de faire pression sur les tribunaux pour qu’ils reconnaissent l’évidence : l’expansion des combustibles fossiles dans une situation d’urgence climatique porte atteinte aux droits fondamentaux et enfreint les obligations légales.
La Cour de l’AELE vient de valider ce que les militants ont toujours soutenu. Les effets sur le climat ne s’arrêtent pas au site de forage. Chaque tonne de carbone libérée par la combustion du pétrole et du gaz alimente la crise. Prétendre le contraire est illégal.
Cette affaire s’inscrit également dans le cadre d’une vague plus large de litiges liés au climat. Ces dernières années, des tribunaux en Europe et ailleurs ont statué que les gouvernements et les entreprises devaient prendre en compte les émissions en aval et protéger les droits de l’homme lors de l’approbation de projets.
Les enjeux
La Cour d’appel de Borgarting va maintenant statuer sur l’affaire à la lumière de l’arrêt de la Cour de l’AELE. Pour la Norvège, l’enjeu ne pourrait être plus important. Si la Cour annule les autorisations, elle enverra un message fort dans toute l’Europe : les gouvernements doivent honnêtement prendre en compte le coût climatique total de l’expansion des combustibles fossiles.
Devant la Cour européenne des droits de l’homme, la réponse devrait être évidente. Le changement climatique menace déjà des vies, des moyens de subsistance et des habitations. En plaçant les droits de l’homme au centre des décisions relatives au climat, la Cour européenne des droits de l’homme a la possibilité de relever la barre et de faire comprendre que la protection des personnes passe avant la protection des profits tirés des combustibles fossiles. L’avis consultatif de la Cour internationale de justice (CIJ) donne encore plus de poids à ce principe : les gouvernements qui développent les combustibles fossiles risquent d’être tenus pour responsables, en vertu du droit international, des dommages qu’ils causent.
Cet avis établirait que les gouvernements ont le devoir d’évaluer pleinement les effets néfastes de leurs décisions sur le climat, même lorsque les émissions se produisent au-delà de leurs frontières. Une fois appliqué, ce principe relèverait la barre des évaluations environnementales partout dans le monde, ce qui rendrait plus difficile pour les gouvernements d’approuver de nouveaux projets de combustibles fossiles tout en ignorant leur impact réel.

Les Jeunes Amis de la Terre Norvège (Nature et Jeunesse) et Greenpeace poursuivent le gouvernement norvégien devant la Cour suprême de Norvège pour l’ouverture de nouveaux champs pétroliers dans l’Arctique fragile et en voie de disparition.
Le chemin à parcourir
Ce qui n’était au départ qu’un petit groupe de jeunes et d’activistes attaquant leur gouvernement en justice a maintenant contribué à façonner le droit européen.
Les prochaines étapes concernent la Cour européenne des droits de l’homme et la Cour d’appel de Borgarting, et ces deux cours devraient être guidées par de solides précédents juridiques nationaux et internationaux. Nous faisons pression pour obtenir des jugements qui placent les personnes et la planète avant les profits tirés des combustibles fossiles.
Quelle que soit l’issue du procès, une chose est sûre. L’affaire contre les compagnies pétrolières et gazières norvégiennes a déjà élevé le niveau de ce que la loi exige des États dans le cadre de la crise climatique. Elle montre également que la persévérance est payante : lorsque les gouvernements n’agissent pas de manière responsable, les citoyens ont le pouvoir de les poursuivre en justice et de gagner.
Klimentina Radkova est chargée de campagne à Greenpeace Nordic.
Passionnée par la culture nordique, par la nature, par l’écriture, voici que j’ai réunie mes passions dans ce site où je vous partage mes expériences et mes connaissances sur la Norvège spécialement. J’y ai vécu 2 ans entre 2015 et 2017, depuis les décors me manque, la culture me manque. Bonne lecture.
